Au numéro 1063, rue Neuve Saint-Enguerrand, la vitrine occupe le rez-de-chaussée d'un immeuble ultramoderne, prolongement ou soubassement, selon la direction du regard, de l'immense miroir qui tient lieu de façade. L'air ici est conditionné, tout comme le comportement de ses consommateurs, silhouettes un peu hautaines qui cultivent évidemment cette attitude d'indifférence "urbaine" face à la contemporanéité presque agressive de l'ensemble : on se demande bien pourquoi, dans la mesure où l'idée ne viendrait surtout pas à un esprit "rural" de se commettre en pareil lieu et, a fortiori, de relever un défi à ce point dérisoire. La réponse tient sans doute à la nature de la boutique : "Galerie 1063". D'Art, évidemment. En noir sur verre, Futura extra-bold pour les initiés. Qu'on se garde de chercher un chevalet en devanture, sur lequel une gentille croûte serait disposée en exergue : l'Art ici n'est à vendre que sous sa forme la plus édulcorée, celle sans étiquette, celle où il faut oser avancer jusqu'au comptoir gris-de-lin où un galeriste aussi aimable que vous serez "urbain" produit parfois, quand il n'est pas occupé à de plus nobles tâches, une feuille de papier blanc couverte de littérature ; Futura extra-bold, toujours. Et silence feutré. Cette atmosphère studieuse réserve cependant quelques étonnantes exceptions à l'occasion des vernissages, à condition bien sûr de se tenir soigneusement à l'extérieur, face à la vitrine, côté "rural" : on aura ainsi pu voir, il y a peu, un conventicule d'anges noirs obligés de participer à une oeuvre interactive au moyen de petites voitures à pédale réputées laisser d'intéressantes marques de gomme sur la moquette immaculée, les plus sensibles au ridicule étant incités à se munir de patins à roulettes montés sur plexiglas à des fins similaires. Faire partie de la liste des invités est un privilège : on a ses plaisirs. Les oeuvres accrochées, l'artiste exposant : qui s'en soucie ? Le programme, établi plus d'un an à l'avance sur carton recyclé et police de caractère prévisible, annonce une succession d'événements plus importants les uns que les autres dans une langue bizarre qui présente la particularité de remettre tout lecteur à la place misérable qui est la sienne au regard du talent olympien des organisateurs et rédacteurs de la chose. Prière de ne poser aucune question. Veiller surtout à sa vêture, à son rang sur la liste, et témoigner bien haut de la masse élevée de ses occupations. Boire et jacasser pendant le vernissage, puis revenir, un ou deux jours après, avec quelques amis - de ceux, évidemment, qui ne figurent pas parmi les privilégiés - philosopher sur la mort de l'Art. On a ses plaisirs...


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1996...


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