Au numéro 2, rue de la Fabrique, la vitrine est un sémaphore, un phare d'Alexandrie établi au secours des citadins en panne de petits plats ou d'imagination pour leur repas du soir. Mieux connu sous le titre générique "d'Arabe du Coin", le magasin " Chez Mimoun, Alimentation Générale " reste ouvert jusqu'à une heure très avancée de la nuit.Sous les néons violents s'étagent fruits, légumes, conserves, olives vertes et noires, et tout ce qui constitue les réserves nécessaires à soutenir un siège.Le rôle de la vitrine, ici, est bien davantage de conduire la lumière que de présenter un quelconque assortiment.Mimoun - ou son employé - un levantin accorte féru de musique raï, a simplement fait preuve de pragmatisme : les étagères accolées aux murs, la caisse à côté de l'entrée, et les banques réfrigérées en devanture, verre contre verre. Toujours les mêmes produits, toujours à la même place : le client devient vite un habitué et peut ainsi se permettre de quitter momentanément une soirée entre amis afin de reconstituer la cave à alcools ou acheter le dessert avec autant de célérité que s'il se rendait chez le voisin d'en face. Mimoun, tranquillement assis derrière son comptoir minuscule, lève à peine les yeux sur ses visiteurs, qu'ils soient sains, pris de boisson, hommes, femmes ou travelos.Il ne juge pas, tapant simplement la note sur sa caisse avant de tendre au client un sac plastique rempli avec méthode. Ses phrases sont brèves ; peut-être n'aime-t-il guère la conversation, peut-être est-il timide, à moins qu'il ne soit plongé dans ses pensées.Son personnage évoque ces épiciers d'antan à la blouse bleue que l'on pouvait côtoyer durant plusieurs années sans avoir échangé plus d'une dizaine de mots. Riche, assurément - les prix sont élevés - mais modeste tant dans sa mise que dans son vocabulaire. Qu'on se le dise, donc, Mimoun n'est ni plus ni moins qu'un élément familier du quotidien. Et qui chercherait parmi les rayonnages quelque denrée exotique " introuvable ailleurs " serait bien déçu : cet Arabe-là est un commerce de proximité, pas une échoppe orientale ; les litchis, comme le couscous, y sont en boîte. Les olives, seules, échappent à la règle, proposées en vrac, avec ou sans piment, avec ou sans achars. Elles sont l'unique prétexte pour Mimoun à se lever, souriant, pour remplir les sachets de cent grammes, en méditerranéen généreux. Il faut savoir se contenter de ce sourire si l'on veut partager enfin, subrepticement, un instant de complicité dans le doux silence de l'hôte.
S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1996...
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