Au numéro 154, avenue des Territoires d'Outre Mer, la vitrine est tel un oeil oriental souligné de khôl.Peinture noir mat, huisseries dorées, le titre " Anubis, Librairie Esotérique " fait naître à la fois un sourire moqueur et le frisson délicieux des émotions enfantines, des questions éternelles. Pas de doctrine toute faite, céans, aucune de ces simplicités désagréables de la religion, mais au contraire un multitude de vérités, bigarrées comme un souk et comme lui passionnantes. La vitrine nous enseigne ainsi qu'au fondamental " d'où viens-je " répondent au moins une demi-douzaine d'ouvrages, gravement disposés en arc de cercle, où il est réconfortant d'apprendre à quel point nous sommes protéiformes, et valorisant de se voir échapper au vide existentiel.Pourquoi, après tout, ne serions-nous pas la réincarnation d'extraterrestres celtisants punis par leur lointaine fédération des forfaits commis en mission auprès des égyptiens, et privés, par là-même, de leurs pouvoirs surnaturels ? Quelqu'un est-il seulement revenu du néant pour nous affirmer qu'il existe, paradoxe insoluble ? La vitrine du 154 s'intéresse donc à la divinité qui sommeille en nous, louable préoccupation, et offre à cette dernière, par-delà les barrières de la chair, de nombreux truchements qui ravalent l'animisme au rang de vulgaire fabrique à gris-gris : " Magie blanche ", prévient d'ailleurs un écriteau... Sur le côté droit, vers l'est diraient les mages, c'est la Perse tout entière qui offre les plus substantiels de ses secrets ; pas l'Iran, attention : la Perse, celle de Gildamesh, celle des mystères cunéiformes, celles des figures étranges. Et tant pis pour les croix Ankh ou les pentacles " argent massif " : perses, définitivement ! Tant pis également pour le béotien qui voudrait, depuis la rue, connaître l'utilité de tel " Diagramme de Thot " ou de tel " Parchemin de Ninive " dont les propriétaires des lieux laissent entendre que " seuls les initiés sauront en user à bon escient ". Le côté gauche, évidemment occidental, propose quant à lui une sélection triée sur le volet des dernières inventions bienfaisantes du "new-age" à grands renforts de cristaux, naturels ou non, de pyramides de cuivre et de " pierres à shakras ".Le nord, enfin, laisse une vaste place à l'attirail traditionnel de nos sorcières et rebouteux d'antan : tarots, pendules, baguettes en coudrier, sidérites, osselets, bagues à poison, torques et même chapelets " de Brocéliande ". Mis dans la position de Monsieur Jourdain, le chaland hoche la tête et, s'il ne passe pas son chemin en riant plus ou moins jaune, ne peut que sentir en lui un irrésistible besoin d'en savoir davantage.Sur la porte vitrée, une affiche invite " quiconque désirant appréhender l'essence de la vie " à assister au cycle de conférences données par un illustre inconnu " disciple du grand maître Sri Parhamsamdgi " sous les auspices d'une association confidentielle. Un carillon chinois, dont il lui sera peut-être donné d'apprendre qu'il produit " les harmoniques du Dragon Blanc ", annonce à notre curieux qu'il vient de franchir le seuil. Trop tard.Une grosse dame, affairée dans le rangement de ses livres, tourne alors son minois pour saluer le visiteur avec un naturel qui n'est pas sans rappeler, dans sa dérangeante simplicité, celui des vendeuses de sex-shop : notre langue est bien pauvre, qui n'a pas inventé des " bonjour, puis-je vous renseigner ? " davantage chargés de sens lorsqu'il s'agit de sexe ou de religion, ce qui prouve bien toute la difficulté qu'il existe a en faire commerce et tout le talent qui s'avère nécessaire en pareil cas. La grosse dame, ainsi, n'a pas plus l'air d'une sorcière que la vendeuse de sex-shop n'évoque Lola Montès.Certes, son cou est orné d'un pendentif compliqué où s'ourlent serpents et scorpions autour d'un rubis, mais elle n'en demeure pas moins aimable, presque maternelle, désireuse de révéler au premier venu toutes ces choses terribles qu'un millénaire de sectes et de conventicules s'est appliqué à cacher.Tirant ici un volume dévoilant en détail les rites épouvantables des anciens Mayas, là une carte des trésors enfouis par nos ancêtres persécutés, elle déploie une bonté où il serait déplacé de chercher la moindre obséquiosité.Le ton devient néanmoins plus confidentiel lorsqu'est introduite la magie noire ; les clients présents, selon qu'ils y sont ou non sensibles, dardent un regard entendu ou chargé de reproches.C'est qu'ici, comme ailleurs, règnent les oppositions.On l'aura inféré, le "blanc" est supérieur, synonyme d'élévation spirituelle et de détachement, quand le "noir", proche jusqu'à la confusion des mondes obscurs, est réputé intouchable. Il est toutefois troublant de constater combien les tenants du premier sont condescendants, surtout lorsqu'ils sont magnanimes, et combien ceux du second font preuve d'un intérêt fort agréable pour leur prochain, quand bien même ce serait aux seules fins de lui nuire. Et quand les premiers vous annoncent qu'ils étaient prêtres en Egypte ou que des ondes célestes les réveillent tous les matins à sept heures trente, les seconds vous glissent un " vous aussi, vous avez été envoûté ? " où perce toute la solidarité du genre humain. A voix basse, la grosse dame extirpe le pourquoi des cauchemars, des angoisses du dimanche soir et le comment des intuitions géniales : " Je connais quelqu'un comme vous à qui il est arrivé une chose similaire... ".Les minutes passent, parfois les heures.Dommage que l'interlocutrice ne corresponde guère à un fantasme de sorcière aux longs cheveux noirs, aux lèvres surarmées.Mais quand vient le moment de rejoindre la rue, il semble que le monde extérieur a changé de couleur : un peu ivre, le visiteur, nanti d'une carte de visite ou d'un témoignage quelconque de son passage dans la boutique, laisse alors divaguer son esprit au-delà des façades et des visages, un sourire étrange aux lèvres.


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