Au numéro 305, rue des Champs Phlégréens, la vitrine est une page du Harper's Bazaar ou de Vogue. A papier glacé, vitrine frigide : tout ici est d'un blanc lumineux, plus blanc encore qu'une table de dissection, et les vêtements hors de prix sont endossés par des mannequins qui n'ont guère à voir avec leurs homologues de chair. On y vend donc du beau linge, et ceci d'une façon si évidente que la devanture peut se permettre d'afficher un titre aussi éloigné que possible du "Confection pour Dames" de nos grand-mères. Sur le verre lui-même, des caractères blancs annoncent la présence de grands noms de la mode et la mode, comme chacun sait, n'est guère un milieu de franche camaraderie. Les mannequins de la vitrine affichent ainsi ce détachement suprême qui distingue la femme du monde de la femme tout court. Il est assez surprenant de constater, par ailleurs, que la vendeuse, jolie fille longiligne vêtue de noir plongée dans la lecture d'une revue ad hoc, affecte un semblable détachement en présence de la clientèle alors qu'il est manifeste que son salaire la rangerait plutôt dans une catégorie inférieure : avec quel regard toise-t-elle l'impétrante, avec quelle souveraine grâce lui désigne-t-elle les portants, avec quelle élégance retourne-t-elle derrière son téléphone hi-tech ! Inutile, pour le mari ou le compagnon abandonnés sans défense, de songer à aborder la belle indifférente. Perdu d'avance. Les mots seront à l'image de l'éclairage : halogènes. Clairs, froids et ne renvoyant qu'à celle qui, pour l'instant, essaye une "petite robe" dont il serait indécent de discuter le prix. "C'est exactement son style, vous ne trouvez pas ?", ou le délicieusement vache : "Qu'en pensez-vous, monsieur ?" convaincront efficacement l'intrus de battre en retraite vers la petite chaise en bois si dur mais au design si contemporain que c'est un honneur de s'y torturer le fondement. Regarder vers le haut ? Impossible : les lumières occupent tout l'espace. Vers le bas ? On a vraiment l'air crétin et il faut que les chaussures soient à la hauteur, si l'on peut dire, de la moquette impeccable. Tout, en vérité, renvoie au bureau de la vendeuse, interdit, aux portants, inutiles, à la compagne, affairée, ou à la porte, désirée plus ardemment que tous les top models du monde. C'est ainsi que la transaction peut se faire, et le chèque être paraphé, avec la plus grande célérité. Du travail efficace. Il y a d'ailleurs, dans le "merci messieurs dames, à bientôt" final, un indescriptible cynisme qui, curieusement, n'échappera qu'à madame...


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1996...


Retour