Au numéro 18, rue d'Embruns, la vitrine est faite d'une essence de bois fruitier à laquelle la main peut difficilement refuser une caresse. Il s'impose d'ailleurs assez rapidement à l'esprit qu'un grand soin est apporté à ces lambris par les maîtres des lieux : " Docteur J.M. Pally, Fils & Petits-fils " dont la profession est clairement mentionnée sur la devanture : " Pharmaciens Herboristes " avec, écrite en italiques, la fière mention : " depuis 1854 ". Il s'impose également très vite que les Petits-fils en question ont depuis longtemps rejoint leur docteur de grand-père et que l'irrésistible glissement des générations voudrait désormais que l'on remplaçât les initiales J.M. par celles, plus contemporaines évidemment, de la patronne que l'on peut apercevoir derrière sa caisse monumentale. Point de descendance mâle en boutique, mais une brigade sémillante de petites-filles, réelles ou supposées, revêtues de blouses roses, incroyablement affairées même en l'absence de client : la préparation des potions, sans doute. L'étrange disposition de la vitrine - avant-scène réduite où s'alignent sagement quelques pots à pharmacie en porcelaine de Moustiers, quelques champignons de cire et de gentils panneaux vantant les mérites de la phytothérapie ou prévenant des dangers que nous font encourir les acariens, la fausse oronge et la grippe - la grande discrétion des signes éternels du bien-soigner occidental font apparaître le comptoir, ses vendeuses et sa patronne tel une espèce de diorama qui se découperait sur fond de réceptacles de verre envahis d'herbes aussi folles que sèches en envolées bienfaisantes dûment étiquetées par le Docteur J.M. Pally en personne. Les petites-filles remplissent des sachets, vont et viennent sur l'horizon du comptoir, du côté cour au côté jardin, de l'étagère flambant neuve où s'étagent shampoings et lotions, au promontoire patronal dont la fameuse caisse aux boutons de cuivre constitue, pourrait-on dire, le pinacle. Les conversations sont aussi feutrées que l'exigent la confession des douleurs de la clientèle par ordonnances interposées.On se penche légèrement en avant pour échanger maux et remèdes, puis on se dirige vers la caisse : la vendeuse annonce le prix à sa "grand-mère", laquelle le répète au client en un écho bizarre après avoir vérifié le montant sur un petit papier ; l'instrument de cuivre sonne avec une gaieté mesurée et la transaction est faite.Incomparable sourire de la patronne, en blouse blanche, à la perspective d'avoir pourvu concomitamment à ses besoins et à ceux des patients.Beau métier. Il suffit pourtant qu'une question maladroite soit posée, rompant cette belle concorde, pour que le sourire se métamorphose en moue revêche. Malheur, en effet, à la vendeuse hésitante qui fait un va-et-vient de trop, à l'arrogant épris d'auto-médication ou au malade récalcitrant : les herbes folles ne sont pas pour autant des " filles de joie " et " les étiquettes n'ont pas été écrites pour les chiens ". L'illustre descendante déteste qu'on lui adresse la parole pour tout ce qui touche à son héritage. Ses employées n'en sont que plus adorables, il est vrai, et l'on prend un plaisir supplémentaire à partager en leur compagnie la tempête vite étouffée.


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1996...


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