Au numéro 23, rue des Saints-d'Orient, la vitrine est encadrée de vieil or. Envahie de bibelots, de petits bronzes et d'argenterie terne, elle paraît comme figée, comme si le même propriétaire se tenait caché derrière les dentelles grises depuis au moins un siècle. Et si le chaland s'y intéresse, en admettant bien sûr qu'il reste encore quelque place dans son cerveau pour percevoir réellement l'existence du 23, la question se pose bien vite de savoir qui dans cette ville, cette rue, qui, depuis un siècle, a pu un jour franchir la petite porte vitrée sur laquelle un écriteau aussi défraîchi que le reste indique : "Achat - vente de tableaux et couverts d'argent, expertise gratuite". L'intérieur de la boutique sommeille apparemment sous une lueur caligineuse, une atmosphère de brouillard neutre, de sacristie. On respire presque cette odeur de naphtaline mêlée de benjoin dont on se doute qu'elle doit flotter avec insistance par delà la vitrine, telle une compagne fantôme. Aucun vendeur ne s'affaire entre les empilements de boîtes à chapeaux et les cadres posés à même le sol. Aucune poussière, pourtant : la marqueterie des tables d'appoint jette un éclat triste, le sol est propre, tommettes cirées. Une arrière-boutique, sans doute. Transactions minables ou secrètement splendides. Un bureau, un poêle, un fauteuil râpé mais si confortable, des paperasses, un calendrier de banque, un cendrier. Et puis une arrière-cour très sombre, arrière-vitrine où l'âme infernale des boiseries attend une délivrance, l'âme infernale des caisses vides, des jardinières, des chaises éventrées. Tout au fond : chiottes à la turque dont la porte ne ferme jamais et qui bat avec le vent lorsqu'on oublie de la coincer. Le vasistas donne sur ce que les architectes nomment cyniquement un "puits de lumière". Peut-être le maître des lieux habite-t-il au premier étage. Le maître, oui, et non pas la maîtresse : une femme, fût-elle une caricature de vieille fille bigote, aurait refusé un semblable décors ou l'aurait apprivoisé différemment. Elle aurait placé les porcelaines de Meissen sur le devant de la vitrine afin que les futures vieilles filles s'en extasient ; puis elle aurait disposé quelques crucifix de part et d'autre pour leur rappeler que les marquis finissent en enfer et les marquises au paradis des images pieuses ; elle les aurait appâtées avec de mystérieuses cuillers à absinthe "l'alcool qui rend fou" ; sa boutique serait devenue un antre à la fois très moral et très pervers, un éden pour Merteuil vieillissantes : "Oh, vous avez même un boudoir ! - N'exagérons rien, Madeleine, un bureau, tout au plus !". Et plus tard : "Votre thé est décidément un régal. Il faudra que vous me donniez l'adresse ! Vous n'auriez pas un endroit où...? - Je vais vous montrer, mais promettez-moi de ne pas faire attention au désordre!". Plus tard encore : "Cette cour est une véritable caverne d'Ali Baba! - Si vous saviez, mon amie, vous seriez horrifiée! - Allons donc, ce n'est tout de même pas l'enfer de Dante! - Oh, ça...! - Vous voilà bien cachottière! ". Adorable boutique... Mais non, seul un homme peut en être le propriétaire ; ou plus exactement un homme seul, de ces célibataires que l'on dit "endurcis" parce qu'il semble que leur abstinence supposée les raidisse tels des ecclésiastiques et que l'on répugne à employer le terme dépréciatif de "vieux garçon". Un célibataire aux moeurs irréprochables, aux péchés véniels, dénué de l'attrait sulfureux de ces vieux homosexuels dont on préfère dire qu'ils sont des "esthètes" et dont on se plaît à imaginer la vie dissolue. La chose est établie, on ne fera guère au maître des lieux le reproche du bon goût : l'agencement de sa vitrine est par trop chaotique, par trop hasardeux pour être taxé d'esthétisme. Certes, les cuillers à absinthe sont en bonne place, répandues en éventail entre une théière argentée et un sanglier de bronze, mais que signifient ces monticules de livres jouxtant une sculpture africaine, elle même juchée sur une horloge sans aiguilles ? Pourquoi ce diplôme encadré à côté de l'inauguration du canal de Panama et l'inévitable Emprunt Russe débordant sur un miroir en faux Venise ? La nappe ajourée est-elle à vendre ? Et le contenu du coffret aux Dragons ? Il faudrait entrer, affronter les relents-naphtaline, la lueur, et poser la question, "juste un renseignement", avec la certitude partagée de ressortir les mains vides, soulagé mais en bute au sentiment désagréable d'une certaine contamination sous l'effet du lieu, de l'interlocuteur, comme dans un hôpital ou un cimetière. Voilà donc pourquoi l'échoppe est vide. Il pourrait, tout aussi bien, ne pas y avoir de vitrine ou juste un rideau gris sale, du gris absolu des limbes, du gris des voilages que l'on aperçoit au premier étage. Célibataire ou veuf ? "Vous savez, depuis que mon épouse nous a quitté... - Ah, je vous comprends...". Tous les dimanches, des fleurs sur le caveau ; pas de prière, des fleurs, toujours les mêmes, celles qu'elle préférait. Les meubles n'ont pas changé de place, le couvre-lit capitonné non plus, été comme hiver, le poste de télévision, les deux fauteuils. Le chien est mort lui aussi, l'année dernière, mais l'habitude est prise de sortir tous les soirs avant le journal de vingt heures. Pas de larmes ravalées, aucun sanglot : un retour, en quelque sorte, à l'état de "célibataire endurci". Cette boutique était sa boutique à elle, lui avait sa retraite à lui, versée sur le même compte en banque, celle du calendrier, tous les cinq du mois. Vendre le fonds ? Quel fonds ? C'aurait été comme la vendre elle ; et puis, neuf heures midi, quinze heures, dix-huit heures... La presse locale dans le bureau, la radio, qui sait, quelques vieilles connaissances... éviter de s'immiscer. Les prix ne sont pas indiqués : ils doivent être exorbitants. Vendre, oui, quelques parcelles d'histoire devenues muettes. Les vendre à vil prix et figurer enfin dans la vitrine.


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1996...


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