Parmi les centaines de curieux qui prennent annuellement d'assaut cette belle cité à la cathédrale vrillée qu'est Syalcathée-sur-Divonne, beaucoup ignorent que le fameux monument éponyme dont les ouvrages consacrés à l'architecture font à juste titre leurs double pages n'est pas l'unique chose sur laquelle il faille porter les yeux lorsque l'on se trouve par hasard mêlé à la foule bruissante qui, de la gare routière au parvis, arpente sans les voir les étroites saignées pavées de mosaïque supposées les conduire au but de leur visite. Un oeil aguerri, pourtant, remarquera les étranges perspectives que ces pavés dessinent, qui paraissent inviter le pas à se détacher de la procession vers d'autres coeurs ou d'autres lieux oubliés par le guide. Ce même oeil notera que la ville ne compte aucun commerce au sens traditionnel du mot, avec devanture et chalands, une fois délaissée l'artère principale : juste une enfilade de portes cochères au seuil desquelles aboutissent certains tracés obéissant à un type particulier de tesselles. Il semble qu'un réseau complexe puisse ainsi conduire quiconque en formule le voeu là où il le désire, au gré des pensées les moins avouables, sans même que l'esprit soit familiarisé avec les lieux. Thermes, restaurants et prostibules se dévoilent, cinémas, églises, magasins d'alimentation orientale, estaminets, dans la logique propre à qui veut bien prendre la peine de conserver son regard vagabond rivé au sol. Les indigènes, initiés de longue date à cette démarche bizarre, prennent beaucoup de plaisir à formuler les idées les plus saugrenues avec l'espoir, souvent exaucé, que l'un des porches débouche sur la concrétisation de celles-ci, après quoi ils la consignent entre les pages de cahiers galuchat spécialement réservés à cette fin, que l'Hôtel de Ville fournit gracieusement et qu'il archive ensuite en un compendium volumineux. On peut y lire, par exemple, l'adresse de Mineptah l'androgyne, celle de la Catachrèse Absolue ou de l'étable au Veau d'Or, des Nymphes Parturientes, du Tisseur d'Hapax, du Cercle des Triorchides et autres passionnantes raisons sociales mais, plus extraordinaire, d'innombrables sites étrangers parmi lesquels le palais de Buckingham, le Pentagone ou le Grand Trianon. Quelques lignes retracent de surprenantes visites à la Sublime Porte, à Bibracte et même sur Jupiter. Pour ces dernières, un fonctionnaire note parfois en marge que le citoyen est décédé, l'état de ses blessures n'ayant pas permis que l'on pût le sauver ou son cahier ayant été retrouvé abandonné sur le trottoir. Tout voyageur mis au fait de ce par quoi Syalcathée se distingue ne peut qu'abuser de l'aubaine et le danger est réel de ne pouvoir réprimer en son âme un désir exorbitant dont on est assuré de voir la réalisation. Les habitants trahissent eux-mêmes la rudesse du combat : à y regarder plus attentivement, le troisième âge n'est guère représenté sur place que par les gens d'église, les enfants entr'aperçus, obèses, portent minerve sous leur menton, et l'on apprend assez vite que la seule adresse introuvable est celle des ponts-et-chaussées...


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1997...


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