"La légende dorée de ce peuple raconte qu'ayant reçu de Zeus le pouvoir de changer de visage à volonté, étant faits d'argile, leurs ancêtres s'étaient inspirés de la beauté des morts que le bûcher funéraire avait, pour ainsi dire, cuits pour l'éternité et que Héra, jalouse de la concupiscence de son époux pour la grâce qu'un tel privilège avait fait naître chez leurs femmes, avait demandé à Gaïa d'y mettre un terme. Il est exact que les sujets du roi Archaxir sont demeurés particulièrement agréables au regard et leur vénération pour l'argile d'où leur race tient cette beauté n'a d'égal que l'empressement qu'ils se témoignent les uns aux autres dans les choses de l'amour..."

Hérodote d'Halicarnasse, "L'Enquête", Livre X


L'hiver MCMXCI a été pour moi celui de la redécouverte d'une technique très ancienne que je croyais impossible à mener à terme sans appareillage sophistiqué et grand savoir-faire : le "rakou", terre simplement cuite au feu de bois, sans four ni apprêt. La lecture d'un ouvrage sur les premières civilisations mésopotamiennes a calmé temporairement les craintes que je nourrissais à l'encontre d'un art si abouti. Temporairement, car à peine avais-je déposé une première pièce dans l'âtre qu'à mon grand désespoir elle explosait, réduisant en poussière plusieurs heures de travail ! Je récoltai pourtant les débris en songeant à l'extraordinaire culot de ces archéologues qui, d'un tesson insignifiant, faisaient un témoin primordial de l'aventure humaine... Agacé par mon impéritie, me revint alors en mémoire cette sensation éprouvée maintes fois durant l'enfance lorsque l'occasion m'était offerte d'approcher et caresser ces fragments d'émotion pure que sont les poteries antiques : leur rugosité, la beauté de leur ruine et surtout leur incroyable charge imaginative, ce pouvoir qu'ont certains objets de conduire votre inconscient jusqu'aux sources mêmes de la civilisation ou d'une civilisation rêvée. je songeai également qu'une telle jouissance restait hélas l'apanage de quelques privilégiés, sans mentionner, en outre, le trouble plus grand encore, et plus rare, généré dans nos poitrines par l'érotisme des Anciens ! Ce fut pourquoi j'abandonnai l'idée de faire du neuf, de l'académique ou du néo, afin de consacrer une démarche plastique et littéraire à l'exploration de ce souvenir enfantin : si les faux grossiers que des guides mal intentionnés offrent aux touristes sur le site de Carthage peuvent émouvoir la conscience la moins naïve, et si ces objets trouvent acquéreur pour la simple raison qu'ils transcendent le souvenir, rien ne s'opposait à ce que des simulacres voulus comme tels ne pussent combler une semblable attente, créant ou recréant une nostalgie d'autant plus vive qu'elle n'est fondée sur aucune réalité historique : Orient fantasmé par Flaubert ou par Ziem... Les "Terres d'Aphrodisias" n'ont pas plus de tangibilité qu'un rêve incendiaire de Monsu Desiderio : dérisoires, fragiles, elles se veulent des portes entrebâillées sur une méditation aigre-douce. Présentées sur des blocs immaculés, elles sont accompagnées d'une véritable geste muséologique ad vertiginis qui semble traduire les imposants textes latins gravés autour de leurs socles. Ultime hommage du faux à lui-même, ultime souvenir d'école, cet intimidant sabir n'est serti que pour être contemplé, déchiffré, chuchoté, et prendre éventuellement l'érudit au piège de sa secrète pédanterie !
Ces terres frustes qui, par la nature même de leur création, sont autant de pièces uniques, je les ai rêvées comme médiums d'émotions riches et barbares, objets d'ostentation ou de désarroi - qui n'a jamais souffert que certains faux ne fussent authentiques, que certains biens familiaux n'eussent davantage de valeur marchande eu égard à leur contenu affectif ? - mais toujours en attente fébrile d'une nouvelle forme de légitimation historique, archétypale, par le truchement de l'imaginaire collectif...





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