Dans les rues sans joie qui jouxtent le port neuf, il est un hôtel que de nombreux sorciers africains connaissent sans l'avoir visité, ignorant probablement en quelle ville il se trouve. L'établissement est tenu par un ancien employé des messageries maritimes, lequel, contrairement à ce que l'on pourrait croire, n'a jamais mis les pieds en Afrique : l'homme était cuisinier sur les lignes d'Extrême Orient, excellente manière de se constituer une clientèle et, mieux encore, de la fidéliser. Pension, demi-pension, chambre à la journée ou à l'heure, murs ocre sombre jusqu'à mi-hauteur, puis ocre jaune, plafonds blancs, repeints tous les deux ans ; entre chaque couleur, une frise sommaire, Sienne brûlée. Toujours la même chambre, multipliée par douze, avec le même sommier à ressors, sans tête ni pied de lit, la même table de nuit un peu grasse, le même tapis douteux, la même applique-deux-bougies aux ampoules vingt-cinq watts, la même fenêtre étroite donnant sur la rue. En face, le mur des messageries ; au dessus du mur, les dômes de la cathédrale ; en bas, un ancien abreuvoir faisant office de fontaine, vide la plupart du temps. Les toilettes sont communes : ici l'on n'est pas snob et ce ne sont pas les portes cochères qui manquent. Les clients non plus, ne font pas défaut, qui ont visité l'Afrique : un grand mot pour quelques heures passées en zone douanière ou dans les bars "Du Quai", "Des Marins", "Des Messageries"... Ils en ramènent parfois cinq ou six mots du vocabulaire local, beaucoup de jurons, évidemment, et, pour certains, la malédiction d'un sorcier qu'ils auront insulté ou duquel ils auront ri. Cette malédiction peut sommeiller durant de nombreuses années et ne se faire jour qu'au moment du trépas ou lors d'un passage par ce fameux hôtel aux murs ocres. Il faut croire qu'une espèce de syndicat maléfique en a loué les chambres dans le but inouï que l'une de ses victimes y vienne subir le châtiment. On a pu ainsi établir que ces dernières, tels des lemmings en exode, ressentaient comme un appel irrésistible, qu'il leur était impossible de différer, à rejoindre tel port, et dans tel port telle rue, et dans telle rue tel abreuvoir... Les découvertes macabres sont exceptionnelles, fort heureusement pour la réputation de l'établissement, mais le spectacle qu'elles offrent donnent matière à discuter durant de long mois : tel marin est retrouvé noyé sur son lit, tel autre étouffé par un serpent au beau milieu d'un couloir, tel autre encore la bouche emplie de larves bleues : on prétend qu'un émissaire africain rend visite au sommeil des condamnés afin de leur signifier la sentence. Certains jurent sur la tête de tous les saints l'avoir rencontré en rêve, si grand, si fort, si laid qu'ils se sont tout de suite éveillés, ce qui n'était, hélas, pas le cas de ceux dont la torpeur était déjà trop lourde...
S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1997...
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