Dans ce pays, on n'aime ni les architectures antiques ni l'histoire des peuples qui les ont édifiées avant que l'envahisseur ne les transformât en ruines. C'était, certes, il y a fort longtemps, mais les descendants de cet envahisseur, aujourd'hui légitimes habitants du royaume, ont conservé à l'encontre de ces témoignages de la brutalité de leurs ancêtres un étrange détachement, comme un mépris craintif que ne partagent évidemment pas les milliers de touristes qui viennent chaque année jouer les nouveaux conquérants. C'est ainsi que le très vénérable temple-montagne a été transformé en prison d'état, au grand dam des instances culturelles internationales, et que l'accès en est interdit aux hommes libres bien que sa masse colossale soit visible à une quinzaine de kilomètres à la ronde. Les dispositions légales concernant tout impétrant dans le site tant convoité sont d'une clarté menaçante : quiconque y entre n'en sortira jamais, fût-ce post mortem, car la norme ayant cours ici veut que les portes du monument ne fonctionnent que dans un seul sens. Chose prévisible, les rumeurs et les légendes dont les lieux sont l'objet constituent la majeure partie du folklore local : on en menace les enfants turbulents, on en glace d'effroi les touristes et il est probable qu'on en tremble secrètement au passage des troupes de la police montée. Rien n'empêche cependant le curieux de s'aventurer jusqu'au parvis qui s'étend tout autour du temple et d'étudier à son aise le va et vient des hommes en armes et des badauds, ou tâcher d'apercevoir quelque silhouette de prisonnier happée comme dans un gouffre par l'ombre mystérieuse qui se découpe en un rectangle de gais sur la façade grise. Certains malheureux pleurent et supplient leurs geôliers, d'autres paraissent complètement abattus, d'autres encore hypnotisés par leur propre terreur, d'autres enfin avancent avec le flegme des grands sages vers leur ultime séjour. Ces derniers, qui représentent une infime minorité, attirent instantanément le regard, et le regard suit tout aussi instantanément leurs yeux éblouis vers la cime du bâtiment, glisse sur le corps tourmenté des statues, glisse sur le marbre inerte, sur les crevasses et les fissures, les blocs disjoints, les lianes mortes, glisse et glisse encore pour retomber presque avec délice sur cette ombre nette, absolue, qui s'avère alors la plus irrésistible invitation qui soit à un plongeon en eaux profondes. C'est, affirme le gardien à qui ose l'interroger, que le temple abrite d'immenses trésors et que chaque forçat y est plus fortuné que sa majesté elle-même. Pourquoi, demande alors l'incrédule, sa majesté ne vient-elle pas se servir à la source de tant de richesses ? La loi, répond sobrement le gardien, la loi et le danger : autant de trésors, autant de pièges mortels ! Et d'ajouter, avec un clin d'oeil désagréable : les prisonniers sont nos mineurs de fond et nous savons leur faire régurgiter leur or ! L'homme désigne un panier de fruits et tire de sa poche une poignée étincelante de gemmes et de sequins : vous comprenez ? Oui, il comprend même très bien, le touriste curieux, et tourne les talons, vaguement écoeuré. Plus tard, à l'hôtel, il apprendra de la bouche du barman que le temple est composé d'une multitude de pièces, qu'il abrite un palais entier en son sein, des passages secrets, des souterrains et, à ce qui se murmure, une rivière alimentant un complexe thermal. Le barman ajoutera, en fin de soirée, que sa majesté ayant ouï dire il y a bien longtemps qu'une fontaine de saphir y était murée en quelque endroit non encore officiellement découvert, attend depuis lors qu'on lui communique la nouvelle afin d'en enrichir le trésor national. Elle fait épier la moindre conversation sur les lèvres de la famille des détenus et a juré, paraît-il, de les libérer tous au jour glorieux du dernier coup de pioche. Mais on se méfie, dans le temple, peut-être cette fontaine a-t-elle déjà été exhumée, peut-être des assassinats sont-ils commis sur sa margelle azurescente... ou peut-être n'a-t-on tout simplement pas envie de sortir...
S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1997...
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