Les Incas ont bâti de vastes demeures de pierre grise jusqu'aux débuts du seizième siècle. Les colons ont installé leurs villages de montagne autour de ces demeures et y ont vécu longtemps, après quoi ils les ont abandonnées à ceux-là mêmes dont elles étaient la propriété légitime. Les andins, curieusement, en ont muré les façades, préférant vivre chez leurs anciens maîtres, tels de nouveaux esclaves qu'une existence nouvelle eût rendus par trop vulgaires ou trop fragiles pour désirer vraiment franchir le seuil des orgueils ancestraux. Ainsi ces demeures attendent-elles toujours leurs occupants, d'une attente d'autant plus hypothétique que personne n'a encore semblé vouloir les vendre, fût-ce à ces touristes américains de passage qui assaillent régulièrement les villageois de mimiques ridicules et de dollars. Il est à croire, pourtant, que l'insolence ou la misère peuvent payer puisque les andins délèguent à qui les importune un grand sot parmi les leurs qu'ils chargent de conduire une transaction dont ils connaissent par avance le résultat : l'homme, vêtu d'une longue tunique blanche, prétend guider la curiosité du chaland en échange de quelques pesos, parmi les rues escarpées et les porches, derrière les fenêtres muettes tant convoitées. Il ouvre théâtralement les vantaux qui enserrent la cour, désigne les pavés de granit amoureux de soleil, le reliquat des dernières pluies, l'escalier massif, le magnolia, fait admirer, dans un anglais barbare, la beauté menaçante du paysage... et achève la visite en retroussant sa camisole de laine sur un sexe odorant ennuagé de brun où la vermine règne : il sourit bêtement à la femme américaine que son époux reconduit vite à l'autocar et sa bienveillante climatisation.


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1997...


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