ÉVAGATIONS



Midi


Des jeunes gens très sains commandent un jus de fruits sur le port où se croisent ceux qui ont achevé leur travail. Certains parmi ces derniers prennent un siège sur les terrasses ; d'autres hâtent le pas dans les profondeurs de la cité vers la fraîcheur incertaine de leur appartement. Connivence entre les buveurs, cimentée d'un mépris commun pour ce monde étranger qui s'agite l'au-delà des parasols et des tables en Formica, au-delà des verres, des cendriers jaunes...

Les jeunes gens ébauchent quelques phrases qui seraient autant d'amorces passionnantes à une conversation s'il n'était la tiédeur du vent et la lumière si vive des eaux. Évidemment...

D'un parking souterrain débouche un éclair gracieux et que les regard indiffèrent : c'est un boeuf blanc et bouclé, aux cornes blanches, aux sabots blancs ; un boeuf très antique et très doux dont le train assuré répand comme un silence parmi la ville. Le port attend, telle une mariée très antique elle aussi, et son désir se trouve comblé par la survenue de cet animal paisible mais déterminé qui se laisse choir au sein des remous hyalins, sans bruit.


Anagogie


Le port submerge la cité d'un bon mètre d'écume tiède. Les buveurs ont les yeux pleins de larmes et des lèvres sucrées qu'ourlent leur sourire.

Ceci, murmure l'un des jeunes gens, me rappelle le toboggan de Valparaiso : lorsque l'on arrive par la mer, à côté des douanes s'élève un curieux édifice de stuc flavescent dont les guides prétendent qu'il est dangereux de s'y aventurer ; mieux vaut, disent-ils, emprunter l'ascenseur ou louer un taxi. Le gardien de cet édicule affirme lui-même que l'escalier est à l'usage des pauvres bougres. Un membre de la police militaire peut éventuellement vous contraindre à passer votre chemin.

Le bâtiment, si l'on parvient à y pénétrer, offre l'apparence d'une antique attraction foraine : colonnes tapissées de miroirs, barrières blanches, vague remugle mêlé de sucre et d'urine.

Un guichetier vous apprend que le funiculaire est à quai et qu'il serait téméraire d'emprunter une autre voie ; vous acceptez à contrecoeur mais le paysage qui se dévoile bientôt...

Le toboggan, c'est pour le retour : un employé échange vos vêtements contre un ticket que vous serrez dans votre poing tout au long de la descente. On ne suit pas le parcours du funiculaire : on serpente paresseusement, comme dans le lit d'un fleuve, à travers la ville ; la vitesse modeste de la glissade permet en outre à qui possède la langue du pays de converser à son aise avec les autochtones, lesquels sont plus beaux et plus aimables que nombre de nos compatriotes.

Rien n'empêche de s'arrêter en cours de route, sinon la pudeur. On voit d'ailleurs assez souvent quelques téméraires attablés nus à la terrasse d'un café consommer leur batida avec de grands gestes d'invite pour les passants.


Téménos


Cette anecdote que je me suis permis d'écouter indiscrètement, intervient un autre buveur depuis sa place, n'est pas sans analogie avec les dires d'une vieille amie de ma famille qui a beaucoup voyagé aux dépens de son jardin potager. Souffrez que je m'explique : cette dame avait une soeur jumelle dont la personnalité était à ce point à l'antithèse de la sienne de que l'on eut crié à l'erreur de la nature et si une certaine ressemblance physique...

Ne pouvant davantage supporter vivre ensemble que trop éloignées l'une de l'autre, elles avaient opté pour une sorte de moyen terme consistant en des maisons construites face à face que séparait l'espace de leurs potagers respectifs avec un petit chemin creux faisant office de frontière.

A l'époque où la dame dont je vous parle voulut bien considérer ma famille avec bonté, ses rapports sororiaux s'était dégradés depuis fort longtemps et les deux femmes ne s'adressaient plus la parole qu'avec aigreur. Il faut avouer que notre amie mettait autant d'ardeur à arpenter les méridiens qu'elle pouvait rechigner à tenir son domaine !

Telle fut l'origine d'un conflit qui ne trouva jamais son armistice et dont les principales victimes eurent pour nom haricots verts, plans de tomates, roses trémières et gazon japonais. Le champ de bataille est toujours visible : allez flâner près de l'écluse, vous trouverez sans encombre le gravier bien ratissé et la maison rose d'un côté, les herbes hautes, le lierre et le cabanon de l'autre ...

Pourquoi vous ai-je raconté tout cela ?


Manteion


Un vieillard interrompt sa brasse dans l'écume ; il semble agacé. D'un ton comminatoire :

Cette femme dont tu parles je l'ai aimée vivante et morte, aussi suis-je parmi les rares à connaître la genèse de ton interrogation...

Au nord se trouve une cathédrale dans la superficie ne dépasse guère les vingt mètres carrés et que les architectes ont oubliée dans leurs cauchemars géométriques. Les prélats ne l'ont consacrée à aucun martyr, pas même au premier d'entre eux. On la découvre au hasard d'une ruelle, gardée par une dynastie réprouvée de grands pécheurs auxquels il faut se garder d'adresser la parole tant leur discours est inquiétant. Il semble que ceux qui s'y sont risqué on rejoint leur cohorte, voués à ce que l'on suppose être une forme particulièrement insidieuse et barbare d'immortalité.

La femme que j'aime m'avait donné rendez-vous sur le parvis. Nous eûmes beaucoup de difficultés à découvrir, dans ce labyrinthe de granit, le tracé exact conduisant au porche. T'ai-je expliqué que cette cathédrale, par un curieux effet tellurique, s'était littéralement vrillée telle une enseigne de coiffeur ?

N'était jusqu'au moindre détail de la pierre, sculpture, bois, vitrail qui n'eût subi la transformation. Mieux encore : on a pu observer que les objets entreposés là prenaient au fil des heures les mêmes dispositions avec autant d'efficacité qu'une grotte lapidifiante.

Il était interdit de s'arrêter plus d'une minute mais nous avons trompé la vigilance du conférencier et nous sommes longuement étreints derrière les orgues...


Décours


Le vieillard s'éloigne, battant l'eau tiède d'un crawl impeccable. Le reflux permet aux buveurs de faire sécher leurs pantalons et leurs chaussettes sur les parasols ; le patron offre une tournées de vin accompagné d'olives au piment. Restez, dit-il aux jeunes gens, c'est l'heure du feuilleton radiophonique !

...C'est insensé et contre nature ! - Apaise ta colère, mon prince : notre race a traversé les siècles dans le respect de cette tradition que tu abhorres. Occuperais-tu le rang sublime où le pays tout entier se réjouit de te voir s'il était advenu que Pharaon ton père (béni soit son nom) eût rejeté, comme tu en nourrit le dessin, les très saintes épousailles... - Tais-toi ! Je ne veux pas que entendre de blasphème ! J'ai toujours respecté nos traditions jusque dans leur aspect le plus humain. - Tu blasphèmes à ton tour, mon prince ! - Hélas, je ne me fais pas comprendre ! - Nous avons reçu la même initiation, ô noble sang d'Égypte, et je pénètre ta pensée bien davantage que tu ne le supposes ; mais crois-tu qu'un fils d'Horus doive s'abaisser à de semblables considérations ? - Je ne suis pas un dieu, cousin, pas encore ! - Ta soeur, pourtant, est belle comme Isis ! - Est-ce une raison pour que je partage avec elle d'autres souvenirs que ceux de l'enfance ? - Elle sera ta femme : Pharaon ne tolérera jamais que... - Assez ! Il faut que cesse la barbarie ! - Le jour viendra peut-être, mais dans mille ans ! - Ce jour est mien : je saurai le prouver dans la maison du cercle...

Là, explique le patron, le prince traverse le péristyle d'un pas agité : il n'a pu se résoudre à avouer l'existence d'une femme aimée, une étrangère avec laquelle il désire gravir le trône ; une sorcière, je crois. La maison du cercle est une espèce de tour sans fenêtre, taillée je pense d'une façon plutôt brutale qui n'évoque en rien l'architecture aboutie des égyptiens. Un escalier tournoie dans la pénombre, ouvrant sur une douzaine d'étages en surplomb sur le dallage précieux du rez-de-chaussée. Là se tient Pharaon, entouré de ses intimes : la sorcière s'est cachée tout en haut...

... Pharaon était puissant, un combat digne des immortels emplit alors l'espace de ses clameurs. Mais Pharaon, victimes de l'âge comme d'un poignard, dut capituler, abandonner sa chair, l'aîné de sa race à la belle guerrière...

Vous voyez, sourit l'homme, quand elles usent de magie... Mais je vous empêche d'écouter, peut-être ?

...Renonceras-tu que afin que survive le trône ? - Tu connais ma décision. - Je sais... et croiserai les trois cobras sur ma route. L'un d'entre eux lancera sa tête majestueuse dans ma direction ; il me faudra détourner le regard... - Ainsi tes pas conduiront-ils les miens jusqu'à la double porte... - T'y abandonner afflige mon âme, ô fils d'Horus : renonce, je te prie ! - Ton affection m'est précieuse. En serais-je digne, cependant, si j'accédais à ton désir ? Nos voeux sont identiques, cousin : sois remercié pour la noblesse de ta parole et la discrétion de ton coeur...


Exèdre


Les tables se vident. Quelques flaques sombres s'évaporent en dansant sous le regard. Aux confins du port se découpe la forme massive des bâtiments militaires. Les jeunes gens prennent congé de leur hôte et se dirigent nonchalamment vers le large. Trois cobras empruntent le même chemin...



S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1995...


Retour