Qu'il est dur le labeur du claviste amoureux
De poésie splendide et de vers enchâssés
Lorsqu'on lui donne l'ordre, il pourrait en pleurer,
De mettre tout son art aux pieds des miséreux !
Car il a fui, le temps des Cros et Baudelaire,
Des Marot, des Villon, des Rimbaud, des Voltaire,
Enfin, des vrais poètes au talent immortel,
Et le réveil, ma mie, est loin d'être charnel !
Tel fonctionnaire sot, tricote sa retraite,
Sa vie plate et gâchée, en un mauvais refrain
Qu'en son orgueil minable il nomme alexandrin
Et qu'il prétend offrir aux âmes les moins bêtes !
Tel autre, méconnu et en ayant souffert,
Crie bien haut son génie, maudit évidemment,
Méprise ses semblables, croise avec eux le fer,
Mais comme il est chétif, le fait en versifiant !
Tel autre encore, un âne, n'ayant que sa fortune,
Bien loin de mériter, fût-ce du papier cul,
S'offre pourtant un livre et, le portant aux nues,
S'étonne qu'un journal n'en fasse point la une !
Telle lesbienne écrit son romantisme fade,
Telle folle milite, drapée comme un vieux barde,
Dans la pourpre usurpée aux princes de l'Hellade,
Telle odieuse bigote singe sainte Hildegarde !
Tel ne connaît que soi, tel ignore les autres,
Tel, au contraire, prompt à jouer les apôtres,
Assène à ses lecteurs autant de vérités
Qui sont des lieux communs et des banalités !
Tel vénère la presse, tel la tient en horreur,
Tel occupe les ondes, tel préfère les places,
Afin, dit-il, de voir son auditoire en face,
Tel venge son dépit auprès de l'imprimeur !
Tel enfin, il est rare, sachant sa prose vaine,
La publie, malgré tout, pour se faire plaisir,
Modeste en ambition, la conscience sereine,
Un nom sur une tranche, juste avant de mourir !
Oui il est douloureux aux yeux lourds du claviste,
Ayant trop de mémoire ou trop de nostalgie,
D'unir toutes ces lignes, jusqu'à la névralgie,
Ces mots creux et ces phrases au bien maigre génie,
Ces couleurs sans éclat, ces images ternies,
Lui qui aimerait tant oeuvrer pour des artistes !

envoi :
Rimailleurs détestables, arrêtez la torture :
Pensez donc au claviste, oubliez votre ego,
Et pour le plus grand bien de la littérature,
Devenez éditeurs ou brisez le stylo !



S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1994...


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