Au sud-est de l'Anatolie, jalousement gardée par les autorités, se dresse une ville étrange dont on ne connaît l'existence que grâce aux récits de voyage fiévreusement tracés par certains explorateurs allemands avant la première guerre mondiale. La cité ne porte pas de nom, les voyageurs n'ayant pas réussi à s'accorder sur ce point, et seule une marque rouge l'indique au privilégié qui peut consulter les cartes d'état-major sans crainte des représailles. On la découvre au bout d'une vieille route poudreuse, comme enchâssée dans le plateau qui lui sert d'ancrage, silencieuse, presque indifférente. Les quelques rares habitants qui y subsistent saluent pourtant le visiteur avec bonté, heureux, semble-t-il, d'échanger fût-ce un geste, un sourire ; en particulier les jeunes femmes qui sont d'une beauté frappante, de ces beautés orientales que l'abus de sucreries ou de corps gras n'a point encore altérée et sur qui les voiles égoïstes de l'Islam n'ont pas totalement étendu leur opacité. Subtiles elles sont, de la chevelure au regard, de la voix aux effleurements, de la cheville au poignet, et l'étranger doit garder sans cesse en l'esprit le but de sa quête pour ne pas céder trop vite à leur art : la ville, oui, la ville... La ville présente cette particularité unique d'avoir subi, en quelque sorte, l'histoire à l'envers : paradoxalement encaissée dans son plateau, elle perdit très vite le combat contre une érosion due en grande partie aux débordements saisonniers d'un petit lac volcanique blotti en son centre ; les premiers habitants tâchèrent en vain d'ériger une muraille autour de ce lac et leurs successeurs, rendus bien vite à l'idée qu'il leur faudrait s'adapter ou partir, choisirent dès l'Antiquité de renforcer annuellement les fondations de leurs maisons, empilant briques et colonnes sous ces dernières au cours de l'été, attendant ensuite que les pluies ravinassent la terre qu'ils avaient, pour ainsi dire, cernée d'architecture. Un long chenal fut construit, toujours entretenu, auquel les générations successives adjoignirent leurs dernières trouvailles en matière de pompage de l'eau mais également de conduction de la lumière, dans la mesure où, comme l'on pouvait s'en douter, les ténèbres se firent graduellement plus insistantes au fur et à mesure de la plongée du site au fond de son volcan. L'époque médiévale vit s'ouvrir les premières lucarnes sur la plaine, multipliées mais guère élargies par la suite, et très discrètes à notre époque, où les ascenseurs hydrauliques ont remplacé les périlleuses nacelles d'osier dont se souviennent encore les vieillards. La cité é tablit sa fortune sur l'exploitation de l'électrum et d'un certain nombre d'autres métaux rares que son sous-sol dégorgeait à chaque averse, aussi les demeures témoignent-elles, au moins jusqu'aux niveaux récents, d'une opulence surprenante quand on connaît l'âpreté de la région. Les jeunes femmes semblent vivre aujourd'hui plus modestement mais ont conservé le port de tête et la démarche supérieure des groupes humains auxquels cette liberté communicative induite par la richesse a longtemps été accordée : celui qui les contemple baisse instinctivement le ton de ses phrases, retient ses exclamations, rêve tout éveillé à de multiples signes, et bande le plus naturellement du monde, désirant au-delà de tout que cela soit vu, vu simplement, que cela pénètre la pupille femelle, et peut-être... Mais un battement de cils, le déroulement d'un bras, un frottement sur les dalles, indiquent que la visite prime. Des escaliers permettent de remonter aux générations précédentes, lesquelles ont laissé en place leur mobilier car la coutume exige des enfants en âge de procréer qu'ils assurent eux-mêmes leur installation. Bien sûr, plus on gravit les degrés et plus ce mobilier se fait aussi vétuste que les murs qui le contiennent. Seuls les enfants prennent le temps d'aventurer leurs jeux en deçà du dix-neuvième siècle, leurs aînés se contentant de pèlerinages commémoratifs aux étages de leur naissance ou celle de leurs aïeux. Il y a quelques décennies, l'administration turque voulut scolariser les jeunes et leur imposer une université mais les fonctionnaires délégués sur place se rendirent compte que les innombrables bibliothèques laissées apparemment à l'abandon étaient en réalité consultées, bien que parfois taillées en pièces, par les plus petits et que l'on savait lire et écrire ici dès l'apprentissage de la marche. Un dernier conflit, consécutif à cette visite, naquit à la suite d'un projet gouvernemental consistant à chasser les autochtones de ce qui devait devenir une espèce de sanctuaire national : la résistance fut aussi véhémente que possible et, fort heureusement, l'entrée en guérilla de minorités plus au nord écarta définitivement le danger. La zone, néanmoins, fut réputée interdite, mise sous tutelle militaire et ses habitants assignés à résidence, décision dont ils n'avaient cure, le monde extérieur ne les attirant guère ; puis les tensions s'apaisèrent et Ankara autorisa quelques scientifiques à effectuer de courtes missions dont l'objectif demeure, au moins pour moitié, la restauration d'une présence étatique sur les strates les plus élevées du plateau. Il est exact que ces dernières sont du plus haut intérêt archéologique ; les chercheurs, cependant, en reviennent l'âme éprise de nostalgie et divorcent parfois d'avec leurs épouses ou leur travail dès le retour au foyer quand ils ne succombent pas à la dépression. Aussi l'état n'accorde-t-il généralement qu'un seul séjour à ses mandataires, turcs pour la plupart, vouant au secret la moindre photographie, le moindre relevé topographique, la moindre poterie exhumée, et repoussant au loin les grappes de touristes. L'on peut regretter, certes, que les artistes indigènes n'aient pu porter leur nom plus loin que le chenal et qu'un pan extraordinaire du génie humain échappe ainsi au bénéfice de la race, que des livres contenant tant de trésors finissent leur carrière entre les doigts naïfs d'enfants sans ambition ou qu'une telle beauté soit soustraite aux malheureux qui hantent la terre à sa recherche, mais la jeune femme fait comprendre au voyageur que les lieux ne sont pas pour que l'on s'y lamente, réponse envahissante déposant toute interrogation. Nue, enfin, sous quelque pergola où s'entrelacent rosiers morts et jasmin, plongée dans l'amarante d'antiques radassières, appuyée aux montants d'un meuble à incunables, frileuse sur le marbre de bains iridescents, elle sait n'avoir rien à ajouter afin que l'on se perde entre nuque et chevelure, trop de salive dans la bouche, trop de lourdeur entre les cuisses, goûter, téter et se vaporiser jusqu'aux larmes d'une jouissance sans fin: qu'importe si l'endroit est meurtri, si le soleil y tue ou n'est pas assez fort, si d'autres couples passent, s'arrêtent, si des gamins regardent... Ce grain de beauté, placé si près du but, cette odeur, pourquoi ne pas céder ? L'étranger se dissout dans les millions de gamètes que son sexe prolonge jusqu'au regard de la femme. Arrivé le matin même, il lui semble, au soir érythréen, que cette ville est sienne, ses splendeurs, ses secrets indicibles ; il lui semble que sa verge reçoit l'intelligence et que, toute puissante, elle comprend jusqu'aux structures invisibles de la chair où elle vibre, du tissus, de la pierre ; il ne craint, à cet instant, ni la mort ni la douleur et hurlerait que c'est trop de plaisir si des doigts effilés arrachaient alors ses toisons ou déchiraient sa peau. Mais les lieux sont de cette terre aux bonheurs furtifs et, sa semence épanchée, le corps retourne au laissez-passer qui lui ordonne de fuir avant l'aube s'il ne veut suivre une âme à jamais prisonnière ; rejoindre la surface, tel un anti-Orphée, un voleur oublieux, un damné, un proscrit, ou descendre au contraire, terminer sa vie au sein des jeunes femmes. Le voyageur choisit généralement la deuxième solution, raison pour laquelle les récits qui nous parviennent sont à ce point rares et, lorsqu'ils existent, à ce point désespérés...


S'il vous plait, respectez le © copyright Philippe Gimet 1997...


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